Asclepias syriaca: reconnaissance et gestion en milieu agricole
Contexte
Asclepias syriaca, communément appelée asclépiade de Syrie ou plante à la ouate (figure 1), est une plante pérenne originaire d’Amérique du Nord. Elle est considérée en Suisse comme une espèce invasive dont l’utilisation directe dans l’environnement est interdite (Annexe 2.1 ODE). Bien qu’Asclepias syriaca soit encore relativement peu répandue dans notre pays, les données d’InfoFlora montrent que l’espèce est présente depuis plusieurs années dans des populations stables et fertiles, tant au Tessin qu’au nord des Alpes (figure 2). Ces dernières années, InfoFlora a enregistré une hausse des signalements de nouvelles populations, qui sont aujourd’hui au nombre d’environ 200.
La plante est principalement observée dans les prairies extensives, sur les talus routiers et ferroviaires, ainsi que plus sporadiquement dans les sites rudéraux et d’autres types de parcelles agricoles. Une partie des populations pourrait provenir d’individus autrefois cultivés comme plantes ornementales ou pour la production de nectar, puis naturalisés. Ces observations montrent que l’espèce est capable de s’implanter durablement et de se propager, d’où l’importance de la détecter rapidement et d’intervenir sans délai.
Sa grande capacité de régénération et sa tolérance à la sécheresse, une caractéristique qui pourrait la favoriser dans les conditions climatiques futures, en font une espèce susceptible d’avoir un impact négatif sur la production agricole suisse et sur la biodiversité.


Biologie et caractéristiques distinctives
Asclepias syriaca est une plante herbacée pérenne pouvant atteindre deux mètres de hauteur. Ses feuilles, larges, opposées et charnues, sont tomenteuses sur leur face inférieure et portées par des tiges robustes pouvant atteindre un centimètre d’épaisseur (figure 1). Un trait distinctif est la présence d’un latex blanc et collant qui s’écoule en cas de rupture ; ce latex est irritant pour l’être humain et toxique pour les animaux d’élevage lorsqu’il est ingéré en grande quantité en raison de la présence de glycosides. En Suisse, les inflorescences voyantes, de couleur rose, apparaissent dès le mois de juin. Elles sont constituées d’ombelles sphériques attirant de nombreux pollinisateurs, notamment les abeilles (figure 3a). Après la pollinisation, des follicules verdâtres de 10 à 15 cm se développent ; leur forme évoque celle d’un petit perroquet (figure 3b). À partir d’octobre, ces follicules s’ouvrent et libèrent de nombreuses graines légères munies d’un pappus soyeux (figure 3c). Les graines peuvent être transportées par le vent sur de longues distances, permettant à l’espèce de coloniser rapidement de nouveaux habitats.



En hiver, la partie aérienne se dessèche et la plante persiste grâce à son système racinaire profond et très ramifié (figure 4a,b), qui peut s’étendre sur plusieurs mètres carrés. Ce système racinaire (les « racines traçantes ») stocke des réserves nutritives et porte de nombreux bourgeons dormants (figure 4c) capables de produire de nouvelles pousses, notamment après le fauchage ou un travail mécanique du sol. Les premières jeunes pousses apparaissent généralement en mai et se développent rapidement en hautes tiges.



Mécanismes de reproduction et de diffusion
Asclepias syriaca se propage de deux manières : par les graines et par le système racinaire. Bien que les graines germent facilement en conditions contrôlées, les données expérimentales montrent que les taux de germination et d’établissement en milieu naturel et stable restent très faibles. La plante ne peut s’implanter presque que sur sol nu, par exemple après des travaux de construction, un travail du sol ou sur des friches. Dans les prairies denses ou en conditions de forte ombre, la germination et le développement sont fortement inhibés. La reproduction sexuée est donc possible, mais contribue probablement de manière limitée à la propagation en conditions naturelles.
La reproduction végétative est beaucoup plus importante pour la dynamique d’expansion en Suisse. Asclepias syriaca développe un système racinaire puissant, très ramifié et parfois profond, doté de nombreux bourgeons dormants. Le fauchage, en particulier lorsqu’il intervient lors de la première pousse (à basse altitude, vers début juin), ainsi que les travaux mécaniques du sol, peuvent stimuler l’expansion latérale du système racinaire et activer ses bourgeons, entraînant la formation de nouveaux rejets et favorisant ainsi la propagation de la plante. Même de petits fragments de racines sont capables de produire de nouveaux individus. L’espèce réagit donc fortement aux perturbations telles que le labour, le fraisage ou le fauchage, si bien que des interventions inappropriées peuvent accélérer sa diffusion au lieu de la freiner. Le transport ou le stockage de terre contaminée peut également contribuer à la propagation de l’espèce et créer de nouvelles populations, tout comme le déplacement de machines souillées. Comme la majeure partie de la biomasse se trouve sous terre et que les racines traçantes s’étendent souvent bien au-delà de la végétation visible en surface, les populations peuvent persister ou continuer à s’étendre même si seuls quelques tiges émergent. Cette croissance souterraine, discrète et difficile à détecter, constitue l’une des principales raisons pour lesquelles Asclepias syriaca est difficile à maîtriser et doit être identifiée et traitée le plus tôt possible.
Impact sur l’agriculture et sur l’environnement
Une infestation non traitée d’Asclepias syriaca peut devenir un problème majeur. Dans les cultures agricoles, la plante entre fortement en concurrence pour la lumière, les nutriments et l’eau, ce qui peut entraîner une perte de rendement significative. Même dans son aire de répartition naturelle en Amérique du Nord, elle est décrite comme une mauvaise herbe problématique et provoque des pertes économiques, notamment dans les cultures de maïs, de soja, de sorgho et de céréales. De plus, son latex contient des substances glucosidiques toxiques pour le bétail et peut provoquer des irritations cutanées chez l’être humain. Les bovins en pâture tendent à l’éviter, comme cela a été constaté au Tessin (figure 5).
L’espèce représente également une menace pour les prairies extensives et les surfaces dédiées à la promotion de la biodiversité (SPB; figure 6), car elle est très compétitive vis‑à‑vis des espèces indigènes. Au fil des années, elle peut former des populations denses et presque monospécifiques. Elle constitue aussi un défi pour la gestion des communes, car elle peut s’installer le long des routes et des voies ferrées, où elle peut se développer sans être remarquée avant de se propager dans les milieux agricoles ou naturels environnants.


Détection précoce et premières interventions
Si Asclepias syriaca est identifiée sur une parcelle, il est essentiel d’agir immédiatement. Un travail du sol effectué sans précaution peut favoriser la dispersion de fragments racinaires et entraîner une aggravation rapide de l’infestation. Les fruits encore fermés doivent être retirés et éliminés avec les déchets urbains incinérables, car les graines peuvent survivre et se propager dans les centres de compostage. Il est recommandé de signaler la présence de la plante à l’aide des applications dédiées (par exemple InvasivApp) et d’informer les autorités cantonales compétentes, afin de permettre une gestion coordonnée à l’échelle régionale pour limiter sa propagation.
Gestion
La gestion de cette espèce est exigeante, car son système racinaire est vigoureux et capable de réagir aux traitements en produisant de nouveaux rejets (figure 7). Pour parvenir à la contenir et à la réduire, il est nécessaire de combiner des mesures mécaniques et, si besoin, chimiques ou électriques pendant plusieurs années (tableau 1).
Dans les petites populations, un arrachage manuel soigneux, avec la suppression la plus complète possible du système racinaire, peut être efficace, à condition que cette mesure soit répétée fréquemment. Une seule intervention ne suffit pas ; un contrôle régulier est indispensable durant toute la période végétative, et ce pendant plusieurs années.
Dans les prairies, il a été démontré qu’un fauchage très fréquent (plus de huit fois par an) sur une saison entière est la mesure la plus efficace. Des régimes de fauche moins fréquents (moins de quatre fois par an) ne suffisent pas ; ils peuvent même favoriser la croissance de la plante. Un régime classique de fauche (3 à 5 interventions), combiné à la coupe ciblée des rejets entre deux passages, affaiblit progressivement le système racinaire. Ce processus demande toutefois de la patience et doit être poursuivi plusieurs années.
Dans les exploitations agricoles conventionnelles, l’usage d’herbicides peut être pertinent. Contrairement à de nombreuses autres plantes problématiques, pour lesquelles les traitements herbicides sont plus efficaces en fin de saison végétative, Asclepias syriaca montre une sensibilité accrue aux traitements précoces. Les interventions sont particulièrement efficaces en juin, surtout lorsque la plante repousse après la première fauche. À ce stade, les feuilles jeunes et tendres s’imbibent facilement. Une application ciblée à l’aide d’une cloche de désherbage permet d’éviter des dommages à la végétation environnante en limitant la dérive du produit. Là encore, pour obtenir des effets durables, il faut répéter le traitement pendant un ou deux ans.
Sur les surfaces arables, des méthodes mécaniques comme le fraisage peuvent être efficaces, surtout lorsqu’elles sont réalisées par temps sec, de manière à ce que les racines exposées en surface se dessèchent. Toutefois, le risque de transporter des fragments de racines et de créer de nouvelles populations est élevé. Il est donc indispensable de nettoyer soigneusement les machines avant de quitter la zone concernée. Le nettoyage doit être effectué immédiatement après l’intervention, et de manière anticipée par rapport au site successif.
Tableau 1. Méthodes de gestion recommandées pour Asclepias syriaca dans différents contextes et selon la taille des surfaces colonisées (les méthodes de gestion sont présentées en détail au chapitre 7).
| Contexte d’application et type d’exploitation | Petites surfaces | Grandes surfaces |
|---|---|---|
| Entreprises biologiques, zones de protection des eaux souterraines (herbicides interdits) | Extirpation manuelle ou désherbage électrique |
|
| Exploitations agricoles conventionnelles (herbicides autorisés) | Extirpation manuelle ou traitement des plantes isolées au glyphosate |
|
| Zones de protection de la nature (p. ex. biotopes) | Extirpation manuelle ou désherbage électrique |
|
Méthodes de gestion en détail

Traitement de plantes isolées au glyphosate
Les herbicides systémiques sont absorbés par les feuilles puis acheminés vers les parties souterraines de la plante, où ils affaiblissent les racines ainsi que leur capacité de régénération.
| Avantages |
|
| Désavantages |
|
| Exécution |
|
| Conseils |
|

Extirpation
Enlèvement manuel ou mécanique de l’appareil racinaire. Si les foyers sont de petite taille (jusqu’à 5-10 m), un excavateur peut également être utilisé.
| Avantages |
|
| Désavantages |
|
| Exécution |
|
| Conseils |
|

Fraisage
Il s’agit d’un travail du sol intensif qui permet de fragmenter le système racinaire, affaiblissant ainsi la capacité de régénération d’Asclepias syriaca.
| Avantages |
|
| Désavantages |
|
| Exécution |
|
| Conseils |
|

Fauches intensives
Élimination mécanique de la partie épigée et épuisement progressif des réserves énergétiques du système racinaire.
| Avantages |
|
| Désavantages |
|
| Exécution |
|
| Consigli |
|

Désherbage électrique
Ce procédé utilise un courant électrique à haute tension pour détruire les tissus racinaires.
| Fonctionnement | L’opérateur d’une entreprise spécialisée touche le collet des mauvaises herbes (Asclepias syriaca) avec une lance générant une impulsion électrique. Le courant traverse la plante, suit les racines, puis est renvoyé vers la machine grâce à un piquet de mise à la terre préalablement enfoncé dans le sol. La méthode est particulièrement efficace au début du processus d’éradication, car par la suite les racines deviennent plus fines et conduisent moins bien le courant. |
| Avantages |
|
| Désavantages |
|
| Exécution |
|
| Conseils |
|
Prévention et contrôle à long terme
La prévention est la protection la plus efficace contre Asclepias syriaca. Des contrôles réguliers des surfaces, en particulier au printemps, facilitent la détection de nouveaux rejets. Il est important d’éviter les situations où la strate herbacée présente des ouvertures avec un sol nu exposé, car ces conditions favorisent la germination et l’installation de la plante. Même après une gestion efficace, un suivi sur plusieurs années reste indispensable, car Asclepias syriaca peut repousser à partir de fragments de racines profondes ou de graines présentes dans le sol.
Conclusions
Asclepias syriaca est une espèce végétale invasive dotée d’un fort potentiel de propagation et d’une grande capacité de régénération. Sa reproduction végétative par racines traçantes en fait une espèce particulièrement difficile à éradiquer. La détection précoce, une prévention systématique et un programme de gestion pluriannuel sont essentiels pour empêcher sa diffusion et limiter les dommages aux milieux agricoles et naturels. Avec une approche coordonnée et patiente, il est toutefois possible de maîtriser efficacement les populations locales et d’en empêcher l’expansion.
Colophon
Couverture, figure 3a, 3b, 6, 9, 10, 11 : L. Bernasconi, AGRIDEA
Figure 1, 4a, 4b, 4c : A. Jousson, Agroscope
Figura 2 : InfoFlora
Figure 3c : B. Marazzi, Museo Cantonale di Storia Naturale
Figura 5 : P.F. Alberto, AGRIDEA
Figura 7 : V. D’Adda, Agroscope
Figura 8 : M. Durini, Agroscope
Cette fiche a été réalisé sur la base de données collectées dans le Canton du Tessin à titre expérimental et dans le cadre d’un projet de recherche intitulé « Sharpening the tools to manage early-stage invasive plants in agriculture: a co-innovative case study based on Asclepias syriaca », financé par l’Office fédéral de l’agriculture (OFAG), par l’Office de la nature et du paysage du Canton du Tessin (UNP) et par la Section de la protection de l’air, de l’eau et du sol du Canton du Tessin (SPAAS). Le projet a été mené en collaboration avec l’Institut fédéral de recherches sur la forêt, la neige et le paysage WSL, Agroscope, AGRIDEA, le Musée Cantonal d’Histoire Naturelle de Lugano (MCSN), InfoFlora et le Service phytosanitaire du Canton du Tessin.